Pour réussir son internationalisation, et s’imposer comme leader de la dépollution des sols, l’entreprise belge Haemers Technologies va devoir réussir son pivot: convertir ses innovations en rentabilité industrielle.
Tout juste auréolée du prix Changemakers 2026 décerné par L’Echo et De Tijd, cette semaine, l’entreprise belge Haemers Technologies sait qu’elle est à un moment charnière de son histoire. Après avoir réussi à prouver la pertinence de ses technologies, elle doit désormais s’imposer à l’international. La PME belge basée à Bruxelles et Nivelles, spécialisée dans les procédés de dépollution des sols – hydrocarbures, mercure, PFAS, mais aussi l'Agent orange au Vietnam – fait face à un chantier titanesque.
" Pour innover, il faut parfois promettre des trucs qu'on ne sait pas encore faire, en ayant la conviction qu'on va y arriver. "
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Un pionnier face à des pratiques éculées
Pour le dire simplement, Haemers Technologies se pose en pionnier des alternatives à l’excavation et à la mise en décharge des terres polluées. Le fameux "dig and dump", dans le jargon, qui "reste la pratique la plus répandue. Zéro risque, zéro innovation, mais 7% de marge, et des acteurs qui s’en contentent en faisant du volume", lance Jan Haemers, fondateur et CEO de Haemers Technologies.
A contrario, et en très résumé, les procédés thermiques de Haemers chauffent les sols sur site, ce qui provoque l’évaporation des polluants, ensuite brûlés dans la flamme servant à chauffer les terres.
"Nous ne déplaçons pas le problème, on le résout", voilà une phrase qui circule à l'envi dans l'entreprise. Polluants éternels ou combustibles peuvent dès lors être complètement détruits sans nécessiter d’excavation, en rendant les sols traités réutilisables, et sans générer de déchet.
" Pour un chantier le plus rentable possible, il ne faut surtout pas qu'un emmerdeur vienne tester des trucs, juste pour voir comment ça marche. Or, c'est justement comme ça que nous fonctionnons. "
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Innover au prix de la rentabilité
En face, "une grande majorité de nos concurrents dans le secteur de la dépollution appliquent encore des méthodes identiques depuis 1995, fustige l’entrepreneur. Si nous avions fait la même chose, nous pourrions aujourd’hui vous montrer de très jolis résultats financiers. Mais quand le cash-flow est la seule métrique qui compte, alors on fait tous comme avant, et rien n’avance."
Jan Haemers assume son statut de changemaker. Depuis des années, la faible rentabilité de certains chantiers de son entreprise a été le prix à payer pour concrétiser l’innovation.
"C’est inévitable. Pour innover, il faut parfois promettre des trucs qu’on ne sait pas encore faire, en ayant la conviction qu’on va y arriver. Nous sommes en concurrence avec des entreprises pour qui le profit est une finalité – et elles sont, à cet égard, bien meilleures que nous. Vous savez pourquoi? Parce que ces entreprises ne souffrent pas de l’influence des innovateurs sur les opérationnels. Pour un chantier le plus rentable possible, il ne faut surtout pas qu’un emmerdeur vienne tester des trucs, juste pour voir comment ça marche. Or, c’est justement comme ça que nous fonctionnons (rires)".
" Notre volonté est de changer le monde, et notre job consiste donc à faire en sorte que le changement, dont nous démontrons qu'il est possible, soit réellement appliqué. "
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Première étape, démontrer
Résultat, Haemers Technologies est aujourd’hui bardée de brevets (une soixantaine) comme certains universitaires le sont de diplômes. Et avec plus d’une centaine de chantiers à son actif de par le monde, l'entreprise estime aujourd’hui avoir "réussi à démontrer qu’il existe des alternatives à prix comparables, mais qui apportent plus de valeur à la société. Quitte à ce que cela nous ait coûté de l’argent, oui". Et maintenant?
Deuxième étape, se déployer
Deuxième étape, encore à franchir, celle-là: changer les mentalités. "Nous ne sommes pas des académiques, rebondit Jan Haemers sur la comparaison avec les universitaires, notre boulot est de convertir des idées en réalité industrielle. Ce n’est pas tout d’avoir une bonne solution, si personne ne le sait, on ne sera pas plus avancé. Du savoir-faire sans faire-savoir, cela ne sert à rien. Notre volonté est de changer le monde, et notre job consiste donc à faire en sorte que le changement, dont nous démontrons qu’il est possible, soit réellement appliqué." Voilà pour l'intention.
" Nous devons réussir notre pivot, sans complètement perdre notre âme. "
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Internationalisation et licenses
D’où la stratégie d’internationalisation de l’entreprise, d’une part, et de fonctionnement par licences, de l’autre. Elle consiste à travailler avec des partenaires utilisant les technologies de Haemers, une vingtaine de partenaires internationaux à ce stade, "bien conscients que nous ne pourrons pas tout faire nous-mêmes". Du haut de ses 12 millions d’euros de chiffre d’affaires, le parcours industriel de Haemers Technologies ne fait que commencer.
"Nous devons nous assurer que nos technologies soient appliquées partout à l’étranger, et disposer d’une base profitable." La voilà de retour, la fameuse rentabilité. "Un moyen, pas un but", nous assure-t-on, mais "nous allons devoir continuer à innover tout en transformant ces innovations en rentabilité."
Enfin de la rigueur chez les ingénieurs ?
Pour tenir la barre de la "rigueur opérationnelle" exigée par la croissance espérée de l'entreprise, Sophie Dessart vient tout juste d’arriver comme nouvelle COO de Haemers Technologies, après 18 ans passés au sein du fleuron wallon IBA.
"Nous sommes utiles au monde, mais pour les équipes, c’est parfois difficile et fatigant d’être à la fois innovant et de délivrer sur le terrain", reconnaît celle qui assure devoir apporter "une mécanique d’exécution, et mettre l’énergie des équipes sur les véritables priorités, pour éviter une crise de croissance et tenir le rythme du développement de l’entreprise".

Réussir à pivoter sans perdre son âme
Sur ses objectifs chiffrés, en revanche – revenus, contrats, clients… Haemers reste plus que discret. "Je me refuse à dévoiler ces chiffres. Notamment parce que nous avons une grande difficulté à savoir quand les contrats en discussion seront réellement signés. Cela ne nous empêche pas de vivre, mais imaginez que demain j’envoie un mail à 300 prospects pour leur annoncer un Black Friday de la dépollution à prix bradé de 50%, je n’aurai pas une commande en plus. Parce que la décision de nous attribuer un chantier dépend de tellement de paramètres différents – permis, ventes – que notre prévisibilité commerciale est compliquée."
Concilier un ADN innovant avec la rentabilité nécessaire à son déploiement commercial, ce n'est pas un grand écart, mais bien la seule voie par laquelle Haemers Technologies pourra transformer ses idées en succès industriel. "Nous devons réussir ce pivot, sans complètement perdre notre âme", conclut le CEO. Haemers Technologies, ce bureau d'ingénieurs un peu poètes, qui va devoir se muer en machine à dépolluer les sols dans le monde entier.